28 août 2006

La paix, quelle paix ?

Eduquer à la paix, oui !

mais laquelle ?

 

Pour la deuxième année, un collectif d'associations initie et coordonne la Semaine de l'éducation à la  Paix en région Nord-Pas de Calais. La Paix... Un grand mot auquel beaucoup se déclarent très attachés. Un grand mot très utilisé, parfois galvaudé, et sujet à des interprétations variées. Les définitions les plus fréquentes renvoient à l'absence de conflits et de violence, à l'ordre, à la tranquillité. Est-ce cela que nous voulons promouvoir à travers cette semaine de l'éducation à la paix ? Ne convient-il pas de revenir sur le sens de ce mot ? En effet il y a souvent une grande distance « entre le sens actif des premières occurrences du mot et la vision statique qui prévaut quelques siècles plus tard »1. Il semble que le mot ait subit un appauvrissement de sens. C’est pourquoi nous souhaitons (re)lancer l'échange et le débat sur le sens de cette paix que nous promouvons. Il nous semble en effet important de ne pas s'enfermer dans des versions sirupeuses de la paix, et de pouvoir mettre de la consistance derrière ce mot. L'éducation à la paix, ce n'est pas uniquement une affaire de supports pédagogiques et d'outils, c'est aussi et avant tout se poser cette question : quelle paix ?

 

Paix intérieure ET paix sociale

 

« Pour faire la paix, il faut être deux : soi-même et le voisin d'en face » Aristide Briand

 

La paix intérieure est une quête spirituelle qui intéresse de plus en plus de nos contemporains. Dans ce cadre, la conception de la paix renvoie souvent à un état d'esprit personnel exempt de tous sentiments négatifs, un état de calme (« être en paix », « laisser en paix »). Cette conception tend à limiter la paix à une vision statique de l'ordre et de l'harmonie intérieurs, masquant la dimension sociale et le caractère dynamique de la paix. En effet  la paix est un idéal vers lequel nous ne pouvons que tendre, et cette quête intègre à la fois une dimension personnelle et une dimension sociale.

« La question du conflit pose d'abord la question de l'autre, de l'ombre qu'il porte sur moi. Avec le conflit, je nais à moi-même, j'apprends à me connaître et à reconnaître ceux qui m'entourent. Il ne s'agit donc pas de nier le conflit mais de le rendre fécond » Jacques Arènes.

Travailler à la paix par la paix intérieure n'est donc pas fuir les conflits sociaux, c'est une manière de les affronter en interrogeant notre rapport au conflit. En même temps…

« Faut-il attendre d'avoir atteint la plénitude de la paix intérieure pour se décider à agir pour la paix dans le monde ? Ne risque-t-on pas d'attendre longtemps ? Trop longtemps, quand les victimes de l'injustice n'en peuvent plus d'attendre. » Jean-Marie Muller

Paix intérieure et paix sociale sont donc totalement liées, interdépendantes : elles se nourrissent mutuellement et doivent être abordées comme indissociables.

 

Une paix dynamique

 

« La paix n'est pas comparable à un objet précieux qui nous appartient, il faut toujours la conquérir » Nordahl Grieg, la défaite, 1936

 

Dans le Yi-king2 chinois, l'hexagramme opposé à celui de la paix est celui de la stagnation. Symboliquement  cela indique que la paix n'est pas un absolu, mais une recherche permanente, et que le conflit n'est pas l'opposé de la paix. Une démarche de paix ne vise pas à supprimer le conflit mais à le transformer, « à le rendre fécond » en extrayant toute la richesse qu’offre la confrontation des différences. 

 

La paix est souvent présentée non par ce qu'elle est mais par ce qu’elle n’est pas, par référence et opposition à un autre concept, la guerre ou le conflit. Il peut être intéressant de s’attacher à définir la paix parce qu’elle est :

Un bel idéal,

Evidemment la paix reste un beau mot, qui permet de nommer un idéal et nous avons besoin d'idéaux.

« Car la paix ultimement, est plus que l'absence de la guerre, ou la suspension de la guerre, c'est un bien positif, un état de bonheur, consistant dans l'absence de crainte, la tranquillité dans l'acceptation des différences » Paul Ricoeur

Une action,

« Comme la guerre, la paix est action. Mais contrairement à la guerre, elle est un ensemble diversifié d'actes de création, accomplis dans la liberté, sans violation du territoire de l'autre, au sein d'une société où chacun est accepté et respecté.  Ces actes de création sont des actes de culture, au double sens du terme : culture de la terre dans le respect de la nature, culture du corps et de l'esprit dans le respect de chacun. (...) Ainsi revisitée la paix apparaît comme progression et ouverture, comme développement et partage. Elle est une dynamique qui assume les contradictions inhérentes à la vie sociale et prend appui sur elles pour construire un monde plus libre et plus juste. Elle ne craint ni les crises ni les conflits, auxquels elle apporte des solutions par le débat, sans exclure, si nécessaire, le combat dans le respect du droit. L'esprit de paix n'est donc pas à confondre avec le pacifisme. »3.

 

Une culture de paix à imaginer et à construire

 

« Il nous faut imaginer la paix. L'imaginer, c'est-à-dire non la rêver ou l'halluciner, mais la concevoir, la vouloir et l'espérer. » Paul Ricoeur

 

« Pourquoi faut-il imaginer la paix ? La réponse est très simple : parce qu'elle n'est pas là. Ou insatisfaisante, précaire, approximative. Elle doit donc être repensée, reprise, refondée. » Roger-Pol Droit.

sur quel terreau cultiver la paix ?

« une culture de la convivialité et du partage, fondée sur les principes de liberté, de justice et de démocratie, de tolérance et de solidarité. Une culture qui rejette la violence, s'attache à prévenir les conflits à leurs sources et à résoudre les problèmes par la voie du dialogue et de la négociation. » Frédérico Mayor (UNESCO)

avec quel objectif de récolte ?

« Le critère premier de la paix n'est pas l'absence de la guerre, mais la présence de la justice. (...) Vouloir la paix, ce n'est pas d'abord refuser la guerre, mais refuser l'injustice. Toutes les offenses à la liberté et à la dignité des personnes sont des atteintes à la paix. Il ne faut pas dire trop vite que la paix vise à sceller l'amitié entre les hommes. La paix vise avant tout à instaurer la justice, et cette tâche est déjà incommensurable. » Jean-Marie Muller

avec quelles techniques agricoles ?

« Il est urgent de bâtir un art de la paix, et cela implique un travail rigoureux de confrontation des expériences venues des quatre coins de la terre et de tous les vents de l'histoire. » Pierre Calame

Ainsi est-il préférable de parler des cultures de paix plutôt que de la culture de paix.

… avec quel matériel ?

Construire une culture de paix c'est aussi revoir les priorités de la société dans l’allocation de ses moyens. Libérer «  les ressources humaines et financières confisquées par la préparation de la guerre pour les mettre au service de la préparation de la paix serait un progrès décisif de la civilisation. Décider de payer le prix de la paix exige, aussi bien de la part des dirigeants que des citoyens, la volonté politique de changer l'ordre des priorités afin de consacrer demain autant d'intelligence et d'énergie à préparer la paix que celles qui ont été investies hier pour préparer la guerre ». Jean-Marie Muller

 

La paix est de la responsabilité de chacun

 

« La paix requiert plus de courage et de vertu que la guerre.

Vouloir la paix, c'est cultiver la paix en semant dans tous les jardins de la société

des semences de non-violence ». Jean-Marie Muller

 

 

Nous sommes tous invités à être des acteurs de paix. Comment ?

  • En étant conscients de notre responsabilité :

« Chacun agit et interagit, inconsciemment, dans le devenir. La disparition du messie historique restitue à tous et personne, à chaque « bonne volonté » son rôle et sa mission. Chacun se trouve désormais sommé, non plus de déléguer sa foi au Parti porteur de Vérité Historique, mais d'accéder à la conscience générique et générale de l'humanité. » Edgar Morin

  • En y travaillant « dans notre tête » : en essayant de mieux nous connaître et de mieux comprendre la société qui nous entoure, ce qu’elle nous propose, ce qu’elle nous impose.

« Les valeurs nécessaires pour construire une paix durable ? La capacité à admettre et comprendre la complexité, la capacité à coopérer avec l'autre, l'esprit critique, le sens du compromis, la perception aiguë de l'unité et de la diversité simultanée du monde. La paix est une science, un art, une culture. La paix s'apprend. Elle s'apprend d'autant plus que dans la construction de la paix il n'est pas de petite chose et de petite échelle. » Pierre Calame

  • En s'engageant/s’impliquant individuellement et collectivement pour la paix avec des moyens de paix : La paix n'est pas, ne peut pas être et ne sera jamais l'absence de conflits, mais la maîtrise, la régulation et la résolution positive des conflits par d'autres moyens que ceux de la violence destructrice et meurtrière. « L'homme pacifique n'est pas l'homme paisible qui veut avoir la paix en recherchant la tranquillité à l'écart des conflits, mais celui qui s'engage dans les conflits avec la volonté de les résoudre. L'homme de paix est celui qui, à l'instar de l'homme de guerre, sait prendre des risques pour faire advenir la justice et défendre la liberté. »

Cette vision de l’éducation à la paix est dérangeante : une culture de paix ne vise pas à former de « gentils » citoyens amorphes et soumis mais des citoyens engagés, qui se forment et s’informent, résistants voire désobéissants quand cela est nécessaire. 

« L'issue ne peut venir ni de la violence elle-même ni de l'a-violence, c'est-à-dire du monde calfeutré des indifférents installés dans la contemplation télévisés des hécatombes (...) L'a-violence est ce permet à la violence de prospérer et de se déchaîner. On ne fera rien d'abord avec les tièdes » Edgar Morin

 

 

 

Références :

  • Jacques Arènes, Dépasser sa violence, Les éditions de l'Atelier, 2001

  • Jean-Marie Muller, Dictionnaire de la non-violence, Le Relié Poches, 2005

  • Dictionnaire culturel en langue française, Le Robert 2005

  • Maria Montessori, L'éducation et la paix, Desclée de Brouwer, 1996

  • (Collectif) Imaginons la Paix, Grasset, 2003

  • Edgar Morin, Pour entrer dans le XXIè siècle, Points Seuil, 2004

 

1 Dictionnaire culturel en langue française, Le Robert 2005, p 1287.

 

2 Livre chinois très particulier dont le titre est couramment traduit par « Livre des mutations » ou « Classique des changements ». Traité fondamental dans l'histoire de la pensée chinoise, il vise à décrire les états du monde et leurs évolutions par 64 figures numériques, les hexagrammes, symbolisant un état et ses transitions possibles.

 

3 Dictionnaire culturel en langue française, Le Robert 2005

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